conversation 

Un échange entre Gildas Bourdet et Alain Saulnier
20/01/2013
Gildas Bourdet - Les premières années

# 1 - Les premières années

Gildas Bourdet - Le théâtre

# 2 - Le théâtre

Gildas Bourdet - Paysages

# 4 - Paysages

Gildas Bourdet - Que peut-il donc y avoir à peindre?

# 6 - Que peut-il donc y avoir à peindre?

Gildas Bourdet - Espace scénique, espace pictural

# 3 - Espace scénique, espace pictural

Gildas Bourdet - Réalités non figuratives

# 5 - Réalités non figuratives

Gildas Bourdet - Joan Mitchell

# 7 - Joan Mitchell

Alain Saulnier : Gildas, on vous a connu metteur en scène de théâtre et d'opéra, directeur de théâtres nationaux, décorateur, costumier, auteur dramatique, scénariste et acteur, ce qui fait déjà beaucoup…

Gildas Bourdet : C'est vrai que je n'ai pas eu trop le temps de m'ennuyer…

Alain Saulnier : Et voilà qu'apparaît la peinture. Est-ce une vocation tardive?

Gildas Bourdet : Bien contraire. La peinture est ma vocation première. J’ai fait du théâtre par hazard et sans jamais l’avoir désiré, un peu contre ma volonté, en quelque sorte.

Alain Saulnier : À quand remonte la vocation de peintre?

Gildas Bourdet : À l’année de mes treize ans. je suis né dans une famille ouvrière où la culture et l’art étaient absolument inconnus. Grâce à une bourse, j’ai pu entrer au Lycée du Havre où un de mes camarades m’a prêté un petit livre sur Utrillo; c’est grâce à ce livre que j’ai découvert que la peinture existait. Ce fut un choc tel que je décidai immédiatement que je deviendrais peintre. Je l’annonçais le soir même à mes parents effarés. Ils avaient rêvé que je devienne instituteur. Et avant de me coucher, je commençai mes premiers dessins.

Alain Saulnier : À la manière d’Utrillo?

Gildas Bourdet : Très maladroitement. Mais peu après cette journée “fondatrice“, j’eus entre les mains une revue consacrée à l’art contemporain de la fin des années cinquante, donc à l’abstraction. Dans mon souvenir, il y avait des reproductions de Pollock, Mathieu, Mark Tobey, Matherwel, Bissiere, Wols, Zao-Wou-Ki, Fautrier, Soulages et sans doute Hartung. Deuxième choc : il existait une peinture affranchie des contraintes de la figuration, une peinture radicale, rebelle et libre. Une aubaine pour l’adolescent que j’étais. Pollock, Tobey, Wols et Mathieu seraient mes guides.

Alain Saulnier : Il en est manifestement resté quelque chose dans votre travail.

Gildas Bourdet : On n’échappe pas à ses premiers maîtres, surtout si on a pas envie de leur échapper. À l’époque, je disposais de trés peu d’images de leur peinture. Mais ce que je ne pouvais pas voir, je l’imaginais en peignant moi-même. C’était l’avantage de pas disposer d’internet!

 

Alain Saulnier : À treize ans vous étiez donc un très jeune peintre abstrait.

Gildas Bourdet : Persuadé de mon immense talent au point de refuser de faire les Beaux-Arts! J’ai fait ma première exposition de groupe à quatorze ans et ma seconde, à seize ans, dans une petite galerie du Havre, ce qui m’a valu un statut de petite vedette dans mon Lycée. C’est la raison pour laquelle la troupe de théâtre amateur de l’établissement m’a demandé de dessiner l’affiche d’un de leurs spectacles, que je ne suis même pas allé voir tant le théâtre m’indifférait. Trois ans plus tard, l’animateur du groupe me demandait de faire les décors et les costumes de cette troupe. Bien que j’ignorais tout du théâtre, pour lequel j’avais un a priori plutôt défavorable, j’acceptai, flatté que l’on fasse appel à mes qualités de plasticien.

Pendant quatre ans, tout en poursuivant de vagues études de lettres qui n’ont jamais dépassé la première année de licence, je dessine les décors et les costumes de la troupe du “Tableau Gris“ jusqu’à ce qu’en 1969 l’équipe décide de devenir professionnelle sous le nom de Théâtre de la Salamandre. Songeant que la misère serait peut-être plus facile à vivre à plusieur que seul, je décide de m’embarquer avec mes jeunes camarades. Peu après, sans l’avoir vraiment voulu, je me retrouve directeur et metteur en scène du groupe et en 1974, à l’âge de vingt-sept ans, je suis nommé à la tête du Centre Dramatique National du Nord par Michel Guy, Ministre de la Culture de Valery Giscard D’Estaing. Depuis donc quarante ans, j’ai fait du théâtre me disant que, dès que ce serait possible, j’arrêterais pour ne plus me consacrer qu’à la peinture.

L'heureux stratagème
2006 - Théâtre national de Nice
Les Bas-Fonds 
1982 - Centre dramatique national du Nord
Léonce et Léna
2006 - Théâtre national de Belgique

Alain Saulnier : Est-ce qu’il y a un rapport entre votre théâtre et votre peinture ou la peinture en général?

Gildas Bourdet : Dans beaucoup de mes toiles, il y a la présence réccurente d’un cadre qui peut évoquer un cadre de scène, et qui a un effet analogue à celui d’une loupe sur le centre du tableau. On pourrait dire que le cadre du théâtre travaille lui aussi comme une loupe par rapport à la réalité exterieure. D’autre part, je suis incapable de mettre en scène si je n’ai pas d’abord une idée de décor, et la couleur à beaucoup d’importance pour moi. Il m’est également arrivé de composer des images inspirées par des peintres. J’ai même utilisé certaines de mes peintures pour figurer un décor de jardin. Pour mettre en pièce des scènes de Marivaux en costumes d’époque, j’ai longuement étudié les dessins de Watteau et les attitudes de ses modèles. J’ai égament écris une pièce qui s’intitule “Une station service“ - dont le personnage principal est un peintre raté! - qui m’a été inspirée par la toile de Hooper qui s’intitule “Gas“. Il y a donc evidemment des passerelles, même si elles ne sont pas capitales.

Sans titre (1999)
Acrylique sur toile - 116*89 cm
Sans titre (1997)
Acrylique sur toile - 61*50 cm
Sans titre (2005)
Acrylique sur toile - 116*89 cm

Alain Saulnier : Le théâtre que vous faîtes résulte d’une commande qui vous est extérieure, alors que la peinture, elle, vient d’une necessité intérieure; est-ce que vous avez identifié cette nécessité?

Gildas Bourdet : Depuis mes premiers dessins, j’ai toujours peint pour tenter de savoir ce qu’il y a à peindre. En l’occurence ce qu’il y a à peindre s’organise presque indépendamment de moi et finit par figurer sur la toile, pour peu qu’elle soit réussie.

 

Alain Saulnier : Vous n’en  avez aucune idée préalable?

Gildas Bourdet : Non, je le  découvre une fois le travail achevé, comme un randonneur découvre un panorama dont il préssentait vaguement le spectacle en gravissant la colline. J’ai abandonné très tôt la figuration mais je n’exclue pas qu’un obscur préssentiment géographique me pousse vers chaque nouvelle toile. Tout “spectacle géographique“ résulte des phénomènes physiques, biologiques, climatiques et humains qui peuplent notre biosphère et des forces antagoniques qui les gouvernent, en un lieu de l’espace et à un moment donné du temps. Obsédé que je suis de trouver dans chaque toile un problématique point d’équilibre entre le chaos des couleurs et des formes et sa mise en ordre par le dessin, sans que jamais l’un ne menace d’annuler l’autre, il m’arrive de penser que je suis, presque malgré moi, une sorte de paysagiste.

 

Alain Saulnier : Vos toiles font parfois penser à ce que révèle la photographie aérienne ou la microphotographie. Vous seriez donc moins abstrait que vous ne le pensiez?

Gildas Bourdet : Lorsque l’abstraction est née, elle remettait en cause nos préjugés quant à ce qu’était une représentation, et ce faisant, elle dévoilait une réalité, alors invisible, que la technique allait nous rendre accessible plus tard.  J’aime cette idée que, comme le calcul mathématique qui permet d’affirmer l’existence d’une planète ou d’une particule que personne n’a encore pu voir, l’art ait parfois cette capacité d’anticipation.

Sans titre (1999)
Technique mixte sur papier - 160*80 cm
Sans titre (2018)
Technique mixte sur papier - 30*21 cm
Sans titre (1999)
Acrylique sur toile - 160*80 cm

Alain Saulnier : Vous qualifieriez-vous de visionnaire?

Gildas Bourdet : Je n’oserais jamais.J'espère que ma peinture est capable de créer chez le spectateur, le sentiment diffus de reconnaîtra quelque chose dans ce qui est sur la toile, et qui pourtant est inidentifiable. C'est lorsque je ressens cela moi-même que je sais qu’une toile est terminée.

 

Alain Saulnier : Par ailleurs, je crois que vous êtes revenu depuis quelque temps à la figuration.

Gildas Bourdet : Oui. Je consacre une partie de mon temps à des aquarelles figuratives. Étant décidemment autodidacte, j’ai décidé que j’allais m’apprendre à dessiner à peu près correctement et je passe sans arrêt de l’abstraction à la figuration.

 

Alain Saulnier : Comme Richter?

Gildas Bourdet : Si seulement je possédais le tiers de sa technique figurative !

 

Alain Saulnier : Il y a des périodes dans votre peinture?

Gildas Bourdet : À chaque fois que je commence une toile, ou un dessin, j’espère échapper à ce qui me paraît être une manière que j’ai acquise dans le travail précédent pour m’en dégager et rechercher des formes nouvelles pour moi et qui me surprennent. Mais parfois, je retombe sur des rails anciens  et cela me met en rage après moi-même. Mais je peins ce que je peux et non ce que je veux.

 

Alain Saulnier : C’est ce qui fait que bien souvent vos toiles sont très différentes les unes des autres. On peut toutefois y déceler des constantes.

Gildas Bourdet : Oui, sûrement. Le geste calligraphique, le cadre, la lutte entre le mouvement “brownien“ et la géométrie, entre le chaos des couleurs et sa mise en ordre par le dessin.

 

Alain Saulnier : Quels sont les peintres abstraits qui vous ont le plus marqué.

Gildas Bourdet : Pollock, Tobey, Joan Michell et bien entendu Monet.

 

Alain Saulnier : C’est une plaisanterie?

Gildas Bourdet : Pas du tout, demandez à Joan Mitchell!

Sans titre (2011)
Acrylique sur toile - 116*89 cm
Sans titre (2012)
Acrylique sur toile - 93*73 cm
Sans titre (1999)
Acrylique sur toile - 65*65 cm
D. Galey (2019)

Réalisation : www.studio-galey.com | Photos © Michel Rougé

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